vendredi 12 août 2022

SWANS "My Father Will Guide Me Up a Rope To The Sky" (Young God Records) – 20 septembre 2010


MES DISQUES A EMPORTER SUR UNE ILE DÉSERTE: Chronique n°26

Pas facile de choisir son album préféré des Swans, tant leur discographie longue d’une vingtaine d’albums (souvent double, voire triple) est riche et sans déchet. Chacune des périodes de la musique des Swans, commencé en 1982 à New York est une fresque sonore auquel on ne peut que s’agenouiller. Que cela soit les premiers albums au son lourd, répétitif, industriel, proche de l’apocalypse, (de 1982 à 1986), suivi des albums au son gothique, plus (acid)folk, tout en gardant un pied dans l’indus et la noise (de 1986 à 1998) et leur retour en 2010 après une pose de 12 ans (sauf au leader Michael Gira qui a publié des albums solo, en groupe et de s’occuper plus profondément de son label Young God Records), avec un magnifique album lunaire Will Guide Me Up a Rope To The Sky qui a permis à Swans de renaitre tel un phénix de ses sandre. Depuis 2010, TOUS les albums de Swans sont des péplums sonores remplis d’histoires, de combats frontales avec caresse et coup de poing. Ainsi l’album que j’ai sélectionné est My Father Will Guide Me Up a Rope To The Sky qui marque en 2010,  le  retour en force des Swans, avec depuis cette date  4 nouveaux albums tout aussi sidérant. Sans les Swans, le son noise de New York n'aurait pas le même aura. Ils ont prolongés l'identité No Wave (MARS, DNA, Glenn Branca, Lydia Lunch), née sur l'album White Light White Heat (1968) du Velvet Underground, faisant ainsi perdurer le style Noise de New York City (Sonic Youth, Live Skull, A Place To Bury Strangers, Liars...).


La musique de Swans à quelque chose d’étrange qui vous pénètre le corps. C’est limite surhumain d’écouter du Swans, mais c’est justement c'est cela qui fait le charme unique de ce groupe. Les musiques de Swans sont des substances chimiques qui rongent, qui vous détruisent de l’intérieur comme pour mieux vous faire renaître de vos propres entrailles. Explication.


Swans a eu plusieurs vies. Autour du chanteur/leadeur Michael Gira, beaucoup de monde ont circulé au sein du groupe, ainsi les styles ont évolués en fonction des périodes. De 1982 à 1986, Swans propose une musique agressive, proche du chaos. Tel le son d’une machine industrielle, la musique mécanique est jouée sur une note répétitive qui enflamme nos sens. La voix de Michael Gira crache, vomit des mots comme attaquée sous l’emprise des drogues. A cette époque il était conseillé d’écouter la musique de Swans TRES FORT. C'était d’ailleurs précisé sur l'album Public Castration is a Good Idea: "Play at maximum volume". Cette époque NOISE et INDUS va marquer de nombreux groupes, dont Godflesh, Young Gods, Treponem Pal, Scorn, Ulan Bator, Liars pour n'en citer que quelques-uns. En 1987, avec l’album Children Of God, Swans fait des morceaux qui ressemblent plus à des chansons avec un parfum gothique. La voix de Jarbo (alors compagne de Gira) donne une certaine « légèreté » macabre. A cette époque Swans reprend aussi Love Will Tear Us Apart de Joy Division dans une magnifique version funèbre. La voix sombre de Gira est splendide. Sûrement le meilleur hommage au groupe culte de Manchester. A partir de 1989 Swans prend un virage à 90° avec Feel Good Now, un album très folk, très épuré qui avait dérouté à l'époque quelques fans. Ici, fini le mur du son qui attaque le cerveau. Jusqu’en 1997 (année de la dissolution du groupe), le style folk sera la thérapie lumineuse de la bande à Gira. En parallèle à Swans, Michael Gira en compagnie de Jarbo a joué dans Skin puis dans Angels Of Light, fait des albums solos et prit de plus en plus de temps avec son label Young God Records pour sortir de nombreux de disques (plutôt folk), dont les premiers disques de Devendra Banhart .

Et nous voici en 2010 avec le 12ème album de Swans. Inutile de vous préciser à l’époque mon impatience d’écouter ce nouvel opus après 14 ans de silence. Entendre enfin huit nouvelles chansons. Comme d’habitude pas mal de changement de personnel. Comme membre de la formation originale, Gira a fait appel au guitariste Norman Westberg et Christoph Hahn et Bill Rieflin qui ont joué dans différentes périodes du groupe. En invités on trouve Phil Puleo ex.
Cop Shoot Cop (excellent groupe noise new-yorkais), Chris Pravdica, Thor Harris (Shearwater), Grasshopper (Mercury Rev) et ... Devendra Banhart.

Malgré les aléas du temps, surtout quand on vit dans une ville urbaine tels que New York (avec le bruit, la pollution), la voix de Michael Gira est restée intacte. Magnifique, telle la vue d’un cygne (facile), le timbre de sa voix passe d’un état calme à un état électrique, proche de la transe (Inside Madeline). Elle est toujours habitée. Par instant on pense à Nick Cave. Mais aussi aux Bad Seeds pour le style musical. Sans revenir sur leur période noise extrême, Swans mélange ambiances gothique avec de la folk et de l’indus symphonique. On pense à Current 93, le groupe de David Tibet, un proche de Gira. Chaque titre est riche. Beaucoup d’instruments, digne d’un orchestre permettent de rendre les morceaux très riche en mélodies et changement d’ambiance au sein d’un même titre. Toutes les nuances (non pas de Grey) prennent forme au fil des nombreuses écoutes nécessaires pour s’imbiber (non inutile d’ajouter de l’alcool) de l’album. Surtout ne pas écouter cet album en zappant, vous passerez à coté de ce fantastique voyage rempli de chair et de poésie. Si vous êtes passé à côté de Swans au courant des précédentes décennies, tenter de rattraper cet oubli, à travers ce disque relativement accessible.


Ce qui fait plaisir avec Swans, c’est qu’avec les années, comme un bon vin, leur musique noise et symphonique s’est bonifiée (et non pas momifiée) avec le temps. En version 2 CD ou 3 vinyles, les morceaux  (d’une durée de 5 à 17 minutes) des albums suivants, The Seers en 2012,  To Be Kind en 2014, The Glowing Man en 2016, Leaving Meaning en 2019, sont d’une finesse musicale à toute épreuve. Avec Swans, le bruit blanc est maitrisé, malgré qu’il soit créé à partir de longues improvisations et de tournées non-stop depuis la reformation en 2010. En chef d’orchestre, Michael Gira dirige cette messe noise avec fermeté et ouverture d’esprit. Le bonhomme connait bien le talent de ses hommes… et femmes (sur To Be King avec St Vincent, Jennifer Church et Cold Specks). Avec Swans c’est le plongeon dans une fresque sonore où le krautrock, le post rock, le blues, l’indus, le psyché, la folk s’unissent pour former une peinture aux mille visages. On est englouti, absorbé par cette transe obsédante qui nous caresse le corps, nous déchire la peau humide. A la fin des longues minutes d’écoute, on est purifié, on est vidé, toute la crasse s’est répandue sur le sol. Au risque de se répéter, il est conseillé d’écouter les albums de Swans à haut volume, histoire d’être bien immergé par l’orgasme sonore du prophète Gira. Unique dans la sphère rock, le parcours de Swans est un exemple qui prouve qu’en rock (comme en blues), on peut vieillir la tête haute.


https://swans.bandcamp.com/album/my-father-will-guide-me-up-a-rope-to-the-sky

https://younggodrecords.com/pages/swans

https://www.facebook.com/SwansOfficial




jeudi 11 août 2022

RYO KAWASAKI "Juice" (Mr Bongo) – 5 août 2022


Le label anglais Mr Bongo (où l’on trouve l’excellent duo Kit Sebastian) vient de rééditer l’album Juice du guitariste jazz japonais Ryo Kawasaki (1947-2020). Juice sorti en 1976 est son 5ème album studio. A noter que son premier album sorti en 1970 a un titre sans équivoque : Easy Listening Jazz Guitar. Mais c’est dans le jazz fusion, teinté de funk que le compositeur Ryo Kawasaki va se faire connaitre. Vers 1974, il s’installe à New York et va jouer avec Gil Evans, Elvin Jones, Chico Hamilton, Ted Curson et Joanne Brackeen. Justement sur Juice, Ryo Kawasaki va être entouré de musiciens américains chevronnés: aux synthétiseurs Tom Coster (Santana, John MacLaughlin) et Mike Lipskin (également aux percussions et à la production), à la basse Stu Woods (Annette Peacock, Henry Gross, Todd Rundgren), à la batterie Jimmy Young (Barry Manilow, Garry Glitter, Sister Sledge), aux percussions Muhammad Abdullah (Tom Harrell, Steve Reid), à la guitare rythmique Hugh McLipskin (B.B. King, Roberta Flack, sur l’album RAM de Paul et Linda McCartney, Marlena Shaw), au piano Andy Laverne (Stan Getz) et aux saxophones et flûte Sam Morrison qui va être sur plusieurs albums de Ryo Kawasaki. Soit une belle brochette de musiciens de studio.

Déjà avant d’évoquer la musique des 7 morceaux de Juice, notons la très belle pochette réalisée par Stanislaw Fernandes. On voit à l’intérieur de l’orange (mécanique ?) des composantes électroniques digne d’une mutation en Terminator après avoir bien pris ses 5 fruits par jour pendant une durée indéterminé.

Juice démarre très fort avec le morceau Raisins (orange aurait été trop facile), un pur instrumental qui mélange avec brio jazz, funk, disco, fusion cosmic, avec solos et groove dans le rouge. La basse bien en avant donne le la aux divers solos qui prennent leurs pieds (guitare, saxophone, synthétiseurs 70). Le morceau Sometime quitte le groove pour le lounge feutré, avec solo de saxophone et synthé acidulé, pour séduire sa belle. Cool man… ne brule pas les étapes, attend la fin de l’album ! The Breeze And I nous entraine dans l’easy listening jazzy avec une touche décalé du à quelques bidouillages de notes au synthé. Ici le jeu de guitare de Ryo Kawasaki est proche de Georges Benson. Comme l’indique son titre East Side Boogie est bien groove et légèrement boogie, avec ce son funk bien 70. Là on pence à Cortex. Les amateurs du genre, avec cette basse qui pulse comme un déchainé, ne peuvent qu’applaudir ses 6 minutes sans temps mort. El Toro mélange avec style, disco, jazz et trip cosmic auquel la descente n’est pas le sujet. Bamboo Child est le morceau qui a été le plus samplé (par Diamond D, Puff Daddy et Kool G Rap). Ce titre pré-électro balearic avec son ambiance cinématique, porté par une flûte qui nous fait planer est une petite merveille, qui à séduit depuis les années 80, tous les diggers du globe, à la recherche du morceau parfait qui ne vieillira jamais. Bamboo Child en fait partie. Andes fini le cocktail fruité en beauté, avec les notes de synthés en fusion pour Venus. Il est clair, ici on est dans le top du jazz funk 70 sous vitamine C. A écouter en compagnie de Donald Byrd, Herbie Hancock, Roy Ayers, Lonnie Liston Smith and the Cosmic Echoes, Cortex, T-Connection.

https://mrbongo.bandcamp.com/album/juice




mercredi 10 août 2022

"QIU JU, UNE FEMME CHINOISE" de Zhang Yimou (Films Sans Frontières) – 27 juillet 2022

Reprise en salles dans une version restaurée DCP 2K du film Qiu, Une Femme Chinoise réalisé en 1992 par Zhang Yimou. Avec à sa sortie, le prix du Lion d’Or pour le film et le prix de la meilleure actrice pour Gong Li au festival de Venise en 1992.

Synopsis :

"Wan Qinglai (Liu Pei Qi), le mari de Qiu Ju (Gong Li), a été humilié publiquement par Wang Shantang (Lei Lao Sheng), le chef du village. Ce dernier est prêt à les dédommager mais Qiu Ju refuse l'argent et veut obtenir des excuses. Pour y parvenir, elle va remonter tous les échelons de la justice chinoise, allant de tribunal en tribunal, jusqu'à la Cour Suprême, car à ses yeux l'honneur n'a pas de prix.…".

Cette fable/chronique réaliste, proche du documentaire, permet à travers l’obstination de Qiu Ju enceinte comme un œuf, de montrer l’absurdité des instances chinoise, de montrer le monde rural en Chine, son peuple, le chef du village, les paysages rugueux, les moyens de locomotions précaires, la ville lointaine, le contraste entre le monde paysan et les citadins. Qiu Ju sait à peine lire, n’est pas habillée à la nouvelle tendance de la mode, mais sait ce qu’elle veut, quitte à mettre son mari dans l’embarra et de ne pas faire cas, de ce que pensent les voisins/habitants du village. L’honneur de son mari, de sa famille est en jeu, elle veut des excuses coute que coute. Son parcours face à l’administration, à la justice chinoise est digne d’un vaudeville qui ne fait pas rire, ni sourire. On serait nombreux à jeter l’éponge, surtout une femme enceinte, qui a autre chose à penser, notamment de sa santé pour la naissance de son enfant. Mais Qiu Ju, a du caractère, qu’importe la fatigue, elle veut des excuses de la part du chef du village qui a frappé et blessé son mari. 

A partir d’une banale histoire de village, sujet bien loin des codes des blockbusters et des films d’été, le réalisateur Zhang Yimou nous transmet une photographie de son pays, à la fois émouvante et absurde. On ne peut que le remercier, de nous envoyer cet instantané bien loin du glamour et pas si loin des photos de Raymond Depardon et Robert Doisneau, dans l’art de montrer le quotidien avec l’œil de l’artiste.

https://www.films-sans-frontieres.com/qiuju/

http://www.films-sans-frontieres.fr/fiche-film/film-qiu-ju-une-femme-chinoise-489.html